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Tour d’horizon des langues construites, quelle langue pour l’Europe ?

Tour d’horizon des langues construites, quelle langue pour l’Europe ? Posted on 12 June, 2018Leave a comment

L’objectif d’Europa Lingua est de promouvoir l’idée d’une langue européenne, et cette dernière serait vraisemblablement une langue artificielle (ou langue construite). Or, leur fonctionnement et leur histoire ne sont pas nécessairement connues du grand public, il est donc nécessaire d’effectuer un éclairage à ce sujet.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une langue construite ?

Une langue construite est une langue artificielle construite par une ou plusieurs personnes qui dictent arbitrairement ses règles de fonctionnement. Elles se distinguent des langues naturelles qui émergent spontanément des communautés humaines et évoluent au cours des siècles.

Il existe plusieurs types de langues construites, qui peuvent être regroupées en deux catégories : Les langues construites a priori et les langues construites a posteriori.

Les langues construites a priori (ou tendances schématiques)

Selon G. Moch, les langues a priori ont la particularité d’avoir été « forgées de toute pièce par leurs inventeurs, sans rien emprunter aux langues naturelles ». Cela les rend particulièrement intéressantes d’un point de vue linguistiques car elles peuvent s’affranchir de toutes les conventions établies par les langues naturelles.

Le Volapuk

Une des langues construites a priori les plus célèbres est le Volapuk, qui a été créée en 1879 par Johann Martin Schleyer. Ce dernier était un prêtre catholique allemand et affirmait que Dieu lui avait commandé de créer une langue internationale auxiliaire. Sa langue aurait eu un succès relatif avant l’apparition de l’espéranto, mais elle est aujourd’hui seulement parlée par quelques centaines de personnes.

Cet échec peut s’expliquer par le fait qu’elle soit très éloignée des langues naturelles, ce qui la rend impossible à comprendre sans l’avoir apprise. Par exemple pour souhaiter à quelqu’un une bonne journée en Volapuk, il faudrait lui dire « Labolös deli gudik ».

Langues philosophiques

Les langues philosophiques sont une sous-catégorie des langues construites a priori,

« elles reposent toutes sur une classification logique de nos idées, sur une analyse complète de nos connaissances » (Citer S. Marlaud). » Parmi ces langues philosophiques, il y a notamment la Caractéristique Universelle de Liebnitz, dans laquelle « chaque notion que nous avons est elle-même composée d’autres notions. La notion d’homme, par exemple, est comprise comme étant composée des notions « animal » et « rationnel ».

Malgré tout, ces dernières ont peu de succès par rapport aux langues construites a posteriori qui sont bien plus intuitives. Ceci est dû à leur proximité avec les langues naturelles sur lesquelles elles se basent pour structurer leurs langues.

Les langues construites a posteriori (ou tendances naturalistes)

Les langues construites a posteriori sont, contrairement aux langues construites a priori, sont basées sur des langues déjà existantes. Selon la distinction de Burney et Janton , ces langues ont des tendances naturalistes, elles se rapprochent des langues naturelles.

Espéranto

La plus célèbre des langues construites, l’espéranto, est une langue naturaliste. Elle a été créée en 1887 par le docteur Zamenhof, sous le surnom de « Doktoro Esperanto » (docteur plein d’espoir). Son but était de créer une langue auxiliaire internationale, c’est-à-dire qu’elle n’avait pas vocation à remplacer les langues nationales. Cette langue a eu un certain succès et est encore parlée aujourd’hui par des centaines de milliers de personnes, de plus elle jouit d’une communauté forte qui lui donne une vitalité assez remarquable.

Son succès est en partie lié à la facilité de son apprentissage, environ 150 heures contre 1500 heures pour l’anglais. Cela est notamment au fait qu’elle soit relativement proche des langues indo-européennes. Par exemple, pour dire que l’on aime l’Europe, il suffit de dire « Mi amas Eŭropon ». Malgré tout, certains aspects de la langue sont contre-intuitifs, notamment avec l’usage des accents. C’est pour cette raison que Edgar de Wahl a développé, en réponse à l’espéranto, l’interlingue ou Occidental.

Interlingue (Occidental)

Son créateur, Edgar De Wahl, était un professeur de physique et espérantiste estonien né à la fin du XIXe siècle, qui essaya de convaincre le docteur Zamenhof de changer en profondeur l’espéranto. Face au refus de la communauté, il décida de travailler sur sa propre langue. Il voulait que sa langue se rapproche fortement des langues naturelles tout en gardant une structure la plus simple possible. Il réussit à construire l’occidental (rebaptisé interlingue), mais il fut rapidement isolé par l’arrivée de la Seconde Guerre Mondiale et l’avènement de Staline qui était hostile à sa langue (et étrangement plutôt favorable à une langue internationale). Le tour de force réalisé par de Wahl était que sa langue était immédiatement compréhensible par tout locuteur d’une langue européenne (même si elle favorise les langues d’origine latine).

L’exemple est assez saisissant :

« Li material civilisation, li scientie, e mem li arte unifica se plu e plu. Li cultivat europano senti se quasi in hem in omni landes queles have europan civilisation, it es, plu e plu, in li tot munde. Hodie presc omni states guerrea per li sam armes. Sin cessa li medies de intercommunication ameliora se, e in consecuentie de to li terra sembla diminuer se. Un Parisano es nu plu proxim a un angleso o a un germano quam il esset ante cent annus a un paisano frances. »

Traduction : La civilisation matérielle, la science et même l’art s’unissent de plus en plus. L’Européen cultivé se sent presque chez lui dans tous les pays qui ont une civilisation européenne, c’est-à-dire dans le monde entier. Aujourd’hui presque tous les États font la guerre par les mêmes armes. Sans cesse les moyens d’intercommunication se perfectionnent, en conséquence de quoi la terre semble devenir plus petite. Un Parisien d’aujourd’hui est plus proche d’un Anglais ou d’un Allemand qu’il l’était il y a cent ans d’un paysan français. »

Cette langue est particulièrement régulière, ainsi les règles de conjugaison et de grammaire sont simples à apprendre. De plus les mots étant proches des langues naturelles, le vocabulaire est facilement compréhensible ce qui facilite grandement l’apprentissage.

Les langues reconstruites, ou langues naturelles réformées

Ces langues se sont basées sur une ou plusieurs langues naturelles ou dialectes, et ont fait une synthèse de ces dernières ou les ont simplifiées de façon arbitraire. Il s’agissait de réunir plusieurs pays/peuples ensemble par la langue, afin de pouvoir se développer en tant que civilisation. Ainsi, nous parlerons ici de l’arabe moderne, du Nynorsk et de l’Hébreu, enfin un article à part entière que vous pourrez retrouver sur notre site sera dédié au Swahili.

L’arabe standard moderne

L’exemple de l’arabe moderne est intéressant, car il est l’exemple d’une langue naturelle dont les règles ont été arbitrairement modifiées, ce qui la rapproche de la démarche d’une langue construite naturaliste. L’arabe moderne est une variante de l’arabe classique, il est né d’un « mouvement de renaissance arabe appelé la Nahda (renaissance) effectué par des intellectuels de nombreux pays arabes. Ils procédèrent à l’isti’rab (arabisation) : simplification de la syntaxe et introduction de nouveaux mots pour décrire des objets ou des concepts modernes (comme train ou démocratie) » (Wikipédia).

Ainsi cette langue est utilisée dans les discours officiels mais aussi comme langue de communication entre les pays arabes qui possèdent leurs propres langues/dialectes. Elle représente une langue auxiliaire internationale, un objectif que se sont fixés de nombreuses langues construites mais qui, dans les faits, n’ont jamais été atteints. (L’espéranto est certes parlé dans le monde entier, mais le fait qu’il ne soit parlé que par une minorité et ne soit pas utilisé dans les institutions fait que l’on peut difficilement la qualifier de langue auxiliaire internationale.)

Le nynorsk

Le Nynorsk est une des deux langues de la Norvège, elle est née du linguiste Ivar Aasen, qui après un voyage dans tout le pays, publie successivement en Grammaire de la langue norvégienne populaire en 1848 et Dictionnaire de la langue norvégienne populaire en 1850. Il effectue ainsi la synthèse de plusieurs dialectes parlés dans quatre régions du pays, c’est-à-dire qu’il fait en sorte que les mots utilisés dans sa langue soient en majorité proches de tous les dialectes.

À nouveau, cette démarche est très instructive, notamment sur le processus la synthèse qui est particulièrement démocratique.

L’hébreu

L’Hébreu était, avant le XVIII siècle, une langue biblique parlée quasi exclusivement dans les cercles religieux. Cette langue renait dans la continuité du Haskalah ( un mouvement philosphique du XVIIIe siècle qui participa à la laicisation de l’usage de l’hébreu, notamment dans le milieu scientifique)  et l’essor du sionisme à la fin du XIXe siècle, mais aussi sous l’impulsion de Eliézer Ben Yehouda, qui entama en 1878 la création d’un dictionnaire de l’hébreu moderne. Il passa le reste de sa vie à développer son ouvrage, qui fut achevé en 1959, soit 37 ans après sa mort.

La renaissance de l’Hébreu et l’essor du mouvement sioniste sont intimement liés. En effet, l’hébreu permit au sionisme de renforcer l’esprit communautaire du mouvement : “ (…) l’hébreu renaissant se trouva associé à l’essor du sionisme. Et, pour les pionniers juifs installés au Proche-Orient, il devint, mieux que le « jargon » yiddish, qui rappelait trop « l’exil », un moyen idéal de promouvoir tout à la fois leur identité culturelle et le rêve sioniste.”

L’exemple de l’hébreu montre qu’une langue peut être un facteur déterminant dans la naissance d’un projet politique ; elle permet de donner une identité et de développer une culture commune qui fait le ciment d’une civilisation. L’Europe pourrait s’inspirer de cette dynamique avec l’implémentation d’une langue commune, afin de rapprocher les peuples et donner un second souffle à l’Europe politique et culturelle.

 

Quelle langue pour l’Europe ?

Processus

Après avoir fait un historique des langues construites et une explication de leur fonctionnement, voici la démarche de notre think tank, Europa Lingua, par rapport au choix de la langue commune européenne.

Tout d’abord, en tant que think tank, un de nos objectifs principaux est de produire, regrouper, débattre les idées liées aux langues construites et l’Europe. Ainsi, nous pensons que le choix de la lingua franca européenne passe par l’étude approfondie des langues construites, et de tirer les enseignements de leurs succès ainsi que de leurs échecs. Ceci passe notamment par l’écriture d’articles, l’organisation de conférences et de débats avec tous les acteurs investis dans la cause européenne.

Nous sommes ouverts à toutes propositions concernant cette langue, ainsi, des langues telles que l’interlingue ou l’espéranto feraient de bons candidats.

Malgré tout, nous avons l’ambition, à nouveau à travers le débat et la concertation, d’établir des critères que cette langue se devrait de respecter. Nous voulons que la langue européenne s’inscrive dans la modernité, ainsi elle doit par exemple respecter des critères tels que l’inclusivité. Nous voulons aussi qu’elle soit la plus naturaliste possible, ainsi nous souhaitons qu’elle soit une synthèse des langues nationales européennes, afin qu’elle puisse être acceptée de tous. L’ensemble de ces lignes directrices ont pour vocation d’être précisées et à évoluer avec l’avancement du projet. Enfin, nous voulons aussi donner une légitimité scientifique à notre think tank en s’adressant à des experts de nombreux domaines, et de constituer à terme un conseil d’orientation scientifique ayant pour but de prendre la direction de cette tâche.

Notre proposition : L’Europeo

L’Europeo est une langue que nous avons commencé à construire, elle est basée sur un programme informatique reposant sur un traducteur et effectue une synthèse des langues européennes. Ainsi, chaque mot est le résultat d’un choix démocratique effectué par un algorithme, afin qu’il soit le plus proche de celui de la majorité des langues européennes, (une démarche semblable à celle qu’avait réalisée Edgar de Wahl avec l’interlingue) ce qui fait de cette langue la plus naturaliste qu’il soit.

Nous pensons qu’une des meilleures solutions pour que la langue européenne entre dans nos critères est de produire une langue permettant de s’y plier. Nous voulons que la langue de l’Europe s’inspire des langues construites du passé, mais qu’elle soit tournée vers le futur en respectant des critères modernes.  

Europeo : Réaction aux langues du XIXe, comme l’ont étées l’espéranto pour le Volapuk ou l’interlingue pour l’espéranto.

 

Bibliographie :

MARLAUD, Sarah. « Les langues artificielles sont-elles des langues ? Étude contrastive de l’espéranto et de la caractéristique universelle », Syntaxe et sémantique, vol. 14, no. 1, 2013, pp. 85-117.

MOCH, Gaston. « VIIIe Congrès universel de la paix tenu à Hambourg du 12 au 16 août 1897 : Rapport sur la question de la langue internationale », Paris, s.n. 1897. 

Mireille Hadas-Lebel « Eliezer ben Yehuda l’inventeur de l’hébreu moderne. ». Massorti France, 7 aout 2006, https://www.massorti.com/Eliezer-ben-Yehuda-l-inventeur-de

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